POURQUOI KEITH N’EST PAS KIFFANT

BLABLABLA

"Il ne peut y avoir qu'une seule vision de l'Histoire de l'Australie" [Sir Anthony Mason]

"Peut-être, mais y a des historiens australiens sacrément myopes." [Marc Janssen]

Aujourd’hui, je vais vous parler de Keith Windschuttle. Vous ne le connaissez pas, mais Keith est l’un des historiens les plus célèbres d’Australie. D’ailleurs, à force de lire des ouvrages, il est obligé de porter des lunettes. A force de réfléchir, il n’a plus de cheveux non plus. Il a un petit air d’Olivier Mazerolle[1], si y en a qui se souviennent de lui. Keith Windschuttle a fait ses études à l’University of Sydney, il était plutôt bon d’ailleurs, et il est de droite. A part ça, c’est aussi un gros con.

Keith est en effet connu pour avoir foutu la merde pour ce qui est le plus gros débat d’intellectuels en Australie, les « History Wars »[2]. Le but du jeu ? Savoir à quel point les colons européens ont été vilains avec les Aborigènes à leur arrivée sur l’île. Tout a commencé par The Great Australian Silence, un bouquin de 1968 d’un certain Stanner qui se plaignait que le sujet des violences des colons ne soit jamais abordé. Ce qui à l’époque était vrai. Les Aborigènes, à l’époque, n’avaient le droit de vote que depuis 7 ans, et l’on commençait à peine à mesurer l’horreur des Stolen Generations[3]

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Les Aborigènes opprimés par les colons? Alors là, jeune homme, laissez moi vous dire: LOL.

Oui, mais voilà, Winschuttle était pas franchement d’accord avec ce délire. Il a donc sorti ses propres pavés, sobrement intitulé The Fabrication of Aboriginal History[4] et The Myths of the Border Massacres[5].  Où il accuse ses confrères d’avoir franchement exagéré sur la méchanceté des colons, notamment sur le nombre d’Aborigènes morts à cause des Européens. Bon, savoir si c’est 30 000 aborigènes et pas 60 000 qui ont été tués, je vois pas trop l’intérêt, mais ça doit être un truc de scientifique. Peut-être qu’au bout du 50 000e, y a une réduction à la clé pour un frigo. J’ai du rater la pub.

Mieux, Windschuttle reproche aussi à ses collègues d’avoir fait des estimations sans sources solides. Puisque bien sûr, le travail d’historien doit se fonder sur des témoignages concrets, écrits. Pas des suppositions. Dommage pour les Aborigènes, chez eux, on parlait beaucoup, mais on écrivait pas tellement. Du coup, impossible d’avoir leur point de vue. Heureusement, les colons de l’époque ont en revanche laissé pleins de journaux où ils expliquent à quel point ils sont gentils avec les autochtones. S’ils le disent, selon Windschuttle, c’est que c’est vrai. Normal.

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Et c'est malheureusement déjà la fin de notre remarquable débat d'aujourd'hui, intitulé je vous le rappelle: "Et si Keith Windschuttle était né en France et avait fait journalisme, serait-il devenu Eric Zemmour?". On se retrouve donc demain pour une nouvelle question essentielle: "Zac Efron est-il le Napoléon moderne?"

Keith explique aussi qu’il faudrait plutôt prendre en compte le nombre de Blancs tués par les Aborigènes. Parce qu’ils étaient selon lui, « agressifs ».[6] C’est clair qu’on leur avait juste pris leurs femmes, leurs enfants, leurs outils, leur gibier, et leurs terres. Y a vraiment pas de quoi faire un tel caca nerveux. On leur avait pourtant construit de belles réserves, avec de jolies cages autour ! En plus, indique t-il, comme les Aborigènes ne cultivaient pas leur domaine, il était légitime que les colons le prennent.[7] Faîtes gaffe à faire pousser un potager dans votre jardin, ou alors Keith va venir y planter ses carottes. Et ce serait bien fait pour vous, bande de feignasses.

Petit problème : si ce ne sont pas les Européens qui les ont tués, comment expliquer que la population aborigène ait été divisée par 10 depuis que les colons sont arrivés[8] ? Là, Windschuttle atteint un joli sommet de mauvaise foi, que ne renierait pas Frédéric Lefebvre lui-même. Selon lui, la population aborigène était de toute façon déjà en baisse avant l’arrivée des Européens. Les maladies, et les nombreuses morts violentes dues à leur « agressivité » n’auraient fait qu’accélérer l’inéluctable… Bref, les 50 000 ans où les Aborigènes avaient vécu paisiblement en Australie, c’était juste un gros coup de choune. On parle quand même de mecs qui ont pas su inventer le cricket…

Bref, Windschuttle demande à ses détracteurs d’arrêter confondre la réalité historique et leurs propres opinions politiques. Pour lui, l'Histoire doit rester un champ neutre. Pourquoi pas vieux, t’es historien, tu dois mieux savoir que les autres.

Mais dis, tu veux pas commencer par t’y mettre toi-même avant de taper sur tes copains ? Histoire de pas trop passer pour une buse?


[1] Aka le type qui a fait annoncer dans le journal de 20 heures de France 2 qu’Alain Juppé se retirait de la vie politique, alors qu’en même temps sur TF1, le maire Bordeaux annonçait exactement … le contraire. Depuis, bien fait pour lui, il est sur la TNT.

[2] Ou les « Guerres de l’Histoire ». D’ailleurs vous avez déjà remarqué que Star Wars, si on le traduit en français, donne « Les Guerres de l’Etoile », et non pas « la Guerre des Etoiles ». Non ? Bon, maintenant vous savez .

[3] Pendant près d’un siècle à partir de 1870 environ, les Européens se sont dit que quand même, les Aborigènes étaient un peu trop débiles pour s’occuper de leurs gamins, tout ça. Dans leur grande bonté, ils sont donc allés les voler littéralement à leurs mères pour les faire élever dans des familles blanches. Pratique formidable s’étant poursuivie jusqu’en 1970 ( !) où malheureusement de basses considérations humanistes ont mis fin à ce remarquable effort civilisateur. Vous le verrez d’ailleurs dans le Bonus.

[4] La Fabrication de l’Histoire Aborigène.

[5] Le Mythe des Massacres à la Frontière.

[6] Pour être exact, Windschuttle insiste sur le fait que les Aborigènes en Tasmanie n’étaient pas engagés dans une « Guerre » contre les colons, mais dans des opérations terroristes pour –chose ignoble !- voler les honnêtes commerçants européens. Et ces gentils anglais, ils les avaient prises à qui, leurs terres ? Windschuttle indique en outre que les Aborigènes ne connaissaient pas la notion de meurtre, ce qui empêchait tout dialogue. Ces abrutis finis n’étaient pas capables de comprendre que si on leur prenait tout, c’était pour leur bien. Franchement, à y regarder, c’est pourtant tout simplement évident. Ah, les cons.

[7] Théorie dite de la Terra Nullius, par laquelle on a justifié la colonisation de l’Australie, puisqu’après tout, les Aborigènes n’avaient même pas le mot « propriété » dans leur vocabulaire. Alors pourquoi se faire chier à leur apprendre ! Bon, cela dit, penser ça au XIXe siècle, vu le contexte culturel, n’était pas une preuve de stupidité. Soutenir la même idée en 2010, c’est un peu plus grave.

[8] Passant d’environ 250 000 en 1751, à moins de 30 000 aujourd’hui. Alors qu’ils étaient à eux seuls 100% de la population autrefois, les aborigènes n’en représentent plus que 2% des 20 millions d’Australiens. Mais plus de 30% de la population carcérale.


BONUS:

Heureusement les Aborigènes ont de l'humour. Beaucoup.  Comme le prouve ce documentaire vraiment bien trouvé. Attention cependant, ce n'est pas très fidèle à la réalité. Elle était bien pire.